Besoin d’exigence

 

Quand on passe un long moment aux côtés de Chantal Giraud, s'il est un mot qui revient à maintes re­prises dans sa bouche, c'est bien celui d'exigence. Les amis de Chantal sont-ils tou­jours conscients du privilège que cela représente d'être des élus, repêchés au filtre de l'acuité de son regard ?

Avec une telle personnalité, qui passe avec aisance, pour ne pas dire facilité, qualité qu'elle réprouve, qui passe donc de la rigueur du plan à la gestuelle du volume, comment aborder le questionnement sans a priori ? Comment essayer d'aller voir de l'autre côté du rideau bleu de son être profond ? Impressionnant privilège...

Chantal, jeune femme que l'on pourrait croire seulement frêle et précieuse comme le murmure du vent le soir dans les roseaux, engage tout tranquillement un dialogue musclé avec des toiles aussi grandes qu'elle, toiles qu'elle fouaille ou caresse de rugueur végétale. Elle remue la terre, et le ciel lui donne une portée de raku inspirés qu'elle espère voir grandir un jour, en attendant de rencontrer le béton, charmant et réfractaire qu'elle fera danser avec le feu. Elle vous parle avec gourmandise de la morsure de l'acide sur l'acier des plaques et de l'empreinte forte qu'elle laisse sur l'épaisseur du papier...

Oui, Chantal aime passer en force pour traduire intensément toute Ia violence de son en-dedans, pour mettre en lumière sa part de ténèbres. Et ce travail de gésine, ce don de soi, il est très possible que celui qui regarde une exposition, en passant, ne le ressente pas, vraiment, comme le père qui n'a pas assisté, participé, à la naissance de son enfant ne sait pas, vraiment, ce qu'est donner la vie. C'est la faute à cette fallacieuse expression, à ces deux mots accolés contre nature, les Beaux - Arts : l'art est tout sauf beau ! Ou alors sa production relève du passe-temps, de l'ouvrage de dames, un amusement, ce que Ia danse de salon est au ballet. Il est vrai que, vu de l'extérieur, l'activité créatrice semble peu sérieuse : comment une grande personne, comme on dit, peut­-elle consacrer du temps, beaucoup de temps, à des coloriages, des barbouillages ou du modelage ? Pure puérilité, pour ne pas dire infantilisme...

Eh oui, l'artiste, le créateur a toujours dix-sept ans. Mais Chantal ne cultive pas la nostalgie de son enfance dans une quelconque forme de régression.

Tout naturellement, elle retrouve Ia disponibilité de l'enfant : la création, c'est ce regard neuf que tout enfant porte en lui, sans a priori, sans limites, sans Ia peur du « qu'en dira-t-on » et du convenable, un regard libre. Ce regard neuf que l'on perd plus tard en devenant des recopieurs de ce qui doit se faire.

Par bonheur, Chantal a cette innocence du regard et comme elle est douée, ses idées créatrices lui obéissent au doigt et à I'œil, cet œil, qu'en plus du cœur, elle a sur la main. Facile dans le geste. Elle pourrait se satisfaire de ce don de la nature qu'elle fait fructifier depuis toujours et se complaire à « des grâces vaines de ballerine », comme dit Michel Leiris, mais elle a choisi de s'imposer des défis techniques comme d'autres s'imposent la discipline et la chemise de cilice : simple rejet de la facilité ? Approche mystique de l'exigence d'une vie de questionnement ? Qui répondra ?...

Privilège d'avoir pu soulever un coin du rideau bleu, moment trop rare où on partage la parole, riches d'avoir reçu et donne sans s'appauvrir.

Sans faire plus de bruit, sur fond sonore d'oiseaux chantant la remisée, laissons Chantal la Bleue danser avec l'étoile.

 

Georges BESINET
poète